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Date de création : 16.06.2010
Dernière mise à jour : 01.08.2024
1173 articles


Rien ne t'efface

                         Rien ne t'efface par Bussi

 

Résumé;

2010. Maddi est médecin généraliste à Saint-Jean-de-Luz, une vie comblée avec Esteban, son fils de 10 ans.
Ce jour d'été là, elle le laisse quelques minutes seul sur la plage. Quand elle revient, Esteban a disparu.
2020. Maddi a refait sa vie, et revient sur cette plage en pèlerinage.
Au bord de l'eau, un enfant est là. Même maillot de bain, même taille, même corpulence, même coupe de cheveux. Elle s'approche. Le temps se fige. C'est Esteban, ou son jumeau parfait.
Maddi n'a plus qu'une obsession, savoir qui est cet enfant.
Il s'appelle Tom, il vit à Murol en Auvergne. Elle prend la décision de s'y installer.
Plus Maddi espionne Tom, et plus les ressemblances avec Esteban paraissent inexplicables : mêmes passions, mêmes peurs... même tache de naissance.
Jusqu'où sera-t-elle prête à aller pour découvrir la vérité, et sauver son enfant ?
Ou ce garçon qui lui ressemble tant.
Ce qu'elle ressent profondément, c'est que Tom est en danger.
Et qu'elle seule peut le protéger.

...........................................................................................................................................................

Extraits;

e professeur Ian Stevenson, de l’université de St Andrews, a étudié, partout dans le monde, des milliers de témoignages d’enfants prétendant se souvenir de leur réincarnation. Ses travaux ont permis de définir le « modèle Stevenson », car les cas étudiés présentent d’étonnantes récurrences : les changements de sexe sont rares, inférieurs à 5 % ; l’enfant commence à donner des informations sur sa vie antérieure à partir de deux ans. Il s’arrête généralement vers dix ans ; son décès, dans sa vie antérieure, est le plus souvent marqué par une mort violente et précoce ; les anomalies physiques, somatiques et psychiques sont alors fréquentes : cicatrices, marques de naissance, phobies ou dons inexpliqués.

— Et il est sérieux, ce professeur Stevenson ? Je veux dire, c’est un scientifique ? Il a un laboratoire ? Enfin ce n’est pas du baratin, on peut le croire ?

— Tu entends quoi par « on peut le croire » ?

— Eh bien, ce qu’il raconte. Ces témoignages, c’est vrai ou pas ?

— Qu’est-ce qui, selon toi, permet de déterminer que quelque chose est vrai, ou pas ?

— Je… Je ne sais pas… Je suppose que si la majorité des gens pense quelque chose, c’est que ça doit être plus vrai que faux.

— Alors si on compte les hindouistes, les bouddhistes, mais aussi un quart des Européens et presque un tiers des Américains, une majorité de gens sur terre croient à la réincarnation, sont persuadés que notre corps n’est qu’un vêtement… et que notre âme lui survit.

— Et qu’elle en change dès qu’il est trop usé, c’est cela ? C’est cela la réincarnation ? L’âme est comme une puce qui saute d’un homme à un autre, ou d’un homme à un chien, d’un chien à un chat, puis d’un chat à un rat, c’est aussi simple que cela ?

— Non, ce n’est pas aussi simple. C’est au contraire un long voyage. Un voyage dont nous ne gardons aucun souvenir, en général. Sauf quand cela se passe mal…

— Comment ça, quand ça se passe mal ?

............................................

PREMIER ÂGE
L’ÂME INFANTILE
Laisse-moi t’expliquer, Maddi. Ce n’est pas si compliqué. Les âmes infantiles sont les âmes qui commencent leur voyage. Elles découvrent la vie, et la mort. Leur seul but à ce stade, c’est d’apprendre à survivre.

..........................................

I
La disparition
Esteban
– 1 –
Je suis quelqu’un de rationnel. Farouchement indépendante. Viscéralement libre. Suffisamment riche.

C’est ainsi qu’Esteban me voit, j’espère, du haut de ses dix ans. C’est aussi l’image que je renvoie auprès de mes patients, je suppose. Docteur Maddi Libéri, médecin généraliste au 29 boulevard Thiers, à Saint-Jean-de-Luz. Fiable, forte, franche. Personne n’a à connaître mes failles, mes doutes ou mon jardin secret ; surtout pas mon fils.

Mon appartement, au troisième étage de la rue Etchegaray, offre l’une des plus belles vues sur la Grande Plage, à cent cinquante mètres à vol de tournepierre, l’oiseau de la côte basque, et quarante-cinq secondes chrono au petit trot.

Pourquoi s’en priver ?

C’est notre rituel, chaque matin, avec Esteban, avant ma première consultation et qu’il ne file à l’école, avant même qu’on prenne ensemble le petit déjeuner : nous nous habillons avec ce que nous trouvons au pied du lit et nous filons à la plage. Et dès qu’au printemps l’eau dépasse les dix-sept degrés, nous nageons. Toutes les rues de Saint-Jean-de-Luz mènent à l’océan, comme si la ville avait été construite pour qu’on puisse apercevoir un coin de vagues depuis chaque balcon.

 

Il est à peine 8 heures. La plage de Saint-Jean-de-Luz est presque déserte. Je compte moins d’une vingtaine de touristes éparpillés sur le long croissant, entre la digue aux Chevaux et la digue du Port. Nous nous sommes installés face à la terrasse du Toki Goxoa, le restaurant panoramique aux faïences multicolores. Enfin, installés est un grand mot. Esteban a laissé tomber sur le sable la serviette de plage rouge qu’il portait autour de son cou, façon cape de Superman, a fait passer par-dessus sa tête son sweat du Biarritz Olympique et largué sur place ses deux espadrilles vertes.

— On va se baigner, maman ?

— Une seconde, mon grand.

Réflexe professionnel. J’observe tout d’un œil vigilant. Esteban d’abord. Son squelette de crevette, ses os saillants, ses clavicules trop fines, ses tibias qui dépassent d’un maillot trop grand, bleu indigo, de la même couleur que le ciel basque ce matin, décoré d’une petite baleine blanche imprimée sur la jambe gauche. Esteban est dans la juste moyenne pour son âge, il passe à la pesée et la 

toise chaque samedi, après ma dernière consultation. Un autre de nos rituels. Il n’a le droit à son assiette de kebab hebdomadaire que si la courbe tracée au feutre rouge ne dévie pas de l’intervalle normal.

— Alors on y va, maman ?

Esteban attend avec impatience que je me déshabille. Pour sortir de l’appartement, j’ai enfilé une simple tunique en mailles. Impossible de rater la couleur de mon bikini. Fuchsia-lilas. J’aime cette sensation de voile sur ma peau, de filet léger qui emprisonne mon ventre et libère mes jambes à mi-cuisses. J’aime me sentir encore désirable à presque quarante ans, et pas seulement dans le regard des retraités qui promènent leur caniche quai de l’Infante.

Je scrute l’océan. Au loin, en direction d’Hendaye et de la plage de Socoa, des surfeurs en combinaison noire, rangés telle une colonie de fourmis, affrontent les vagues. Derrière nous, le vent de l’Atlantique fait claquer les ikurriñak1 plantés le long de la jetée.

— Non. Pas aujourd’hui, mon grand. Il y a trop de vagues !

— Quoi ?

Esteban regarde la mer, incrédule. Les rouleaux sont hauts de plusieurs mètres. Il n’est pas bête. Il sait que se baigner est impossible dans ces conditions. Il insiste pourtant, presque pour la forme.

— Maman, c’est mon anniversaire aujourd’hui !

— Je sais. Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? On ne va pas se noyer parce que c’est le jour de ta naissance !

Esteban me sourit, de ce sourire irrésistible de Petit Prince qui ferait craquer n’importe quelle maman. Ses yeux clairs pétillent d’une minuscule tristesse, comme une égratignure du cœur. Je passe ma main dans ses cheveux blonds pour le consoler, pour les ébouriffer un peu aussi. Je l’adore ainsi, mon Petit Prince. Mi-rêveur, mi-rebelle. Et je bénis chaque soir, sur mon balcon, quand Esteban dort d’un sommeil de bébé, l’astéroïde dont il est tombé.

— On se baignera demain, mon grand ! Ou ce soir, si je termine assez tôt…

Il fait semblant de me croire.

— D’accord, maman.

 

Il sait bien que ce n’est pas mon genre d’expédier mes patients. On se comprend sans avoir besoin de mettre les points sur les i, ni de les compter, trois suffisent, alignés en suspension… Le reste est affaire de regard, de confiance, de complicité. Aucun homme ne pourra jamais se mettre entre nous ! Je dois garder une place vide dans mon lit, pour Esteban, quand il me rejoint à l’aube. Jamais aucun amant ne pourra me réveiller un matin avec un je t’aime aussi cristallin.

Je fouille rapidement dans mon sac et confie à Esteban une pièce de 1 euro.

— Tu rapportes quand même une baguette ?

Encore l’un de nos rituels, instauré depuis qu’Esteban est entré en CM2, chez les grands ! Après notre baignade du matin, il se sèche, enfile son sweat et court chercher le pain. Seul ! Une minute trente-cinq chrono au grand galop. Ça lui laisse même le temps d’installer la table du petit déjeuner pendant que je termine ma douche : confiture de cerises noires, yaourts au lait de brebis, jus de fruits pressés la veille. On déjeune ensemble, il prend sa douche pendant que je me maquille et on file tous les deux, main dans la main, moi à mon cabinet, lui à l’école.

Esteban referme son poing sur la pièce de monnaie.

Pourquoi ai-je été aussi pressée de rentrer, ce matin-là ?

Sans baignade, nous avions tout le temps.

Pourquoi me suis-je contentée d’épousseter quelques grains de sable sur son épaule, de faire glisser mon regard jusqu’au haut de son maillot, de contrôler par réflexe l’évolution de l’angiome sur son aine, avant de le laisser ?

Pourquoi ne me suis-je pas retournée ? Pourquoi n’ai-je pas vérifié qu’il ramassait sa serviette ? Qu’il enfilait son sweat ? Qu’il prenait la direction de la boulangerie par la rue de la Corderie ?

Parce qu’on invente les rituels pour cela ? Pour se rassurer ? Pour tout contrôler ? Pour se persuader qu’aucun accident ne peut arriver ? Parce qu’on se croit en sécurité en empruntant toujours le même trajet ?

On ne fait que baisser la garde, en réalité. Abaisser, par paresse, son niveau de vigilance. Et fuir sa responsabilité.

*
* *

— Esteban ?

Je me contente de glisser la tête hors de la douche, tout en laissant l’eau brûlante couler sur ma peau. Le mur de la salle de bains, qui se résume à quelques zelliges turquoise scellés autour d’un miroir de deux mètres sur trois, me renvoie l’image de mon corps bronzé par les premières escapades de printemps, notre montée à pied jusqu’au sommet de la Rhune, notre traversée en eau vive de la Nive, tes initiations maladroites au paddle sur le lac de Saint-Pée, au surf à Guéthary, à la pelote basque sur le fronton d’Arcangues. On a toute la vie, Esteban, pour devenir des champions.

— Esteban ?

Ma main cherche le robinet à tâtons, parvient à le fermer sans tout éclabousser. J’enroule mon corps trempé dans une serviette. Dos au miroir. Je ferai plus tard l’inspection de mes imperfections.

— Esteban, tu es rentré ?

Seul Patrick Cohen me répond, il est 8 h 30 sur France Inter, et le journaliste ouvre son journal en annonçant que l’équipe de France de football, en Afrique du Sud, a refusé de descendre du bus pour s’entraîner. Il ne se passe rien de plus important sur l’un des cinq continents ? D’ailleurs, que fout Patrick Cohen dans mon salon ?

— Esteban ?

Chaque matin, dès qu’il rentre de la boulangerie, Esteban profite que je sois sous la douche pour changer de station, Fun, Sky, NRJ, ou plus souvent encore, coupe la radio et s’installe pour improviser quelques accords de guitare. Parfois, il griffonne sur des partitions ses compositions. Esteban est doué, je suis certaine qu’il possède l’oreille absolue, même si je n’ai jamais pris le temps de le faire tester.

Je sors de la salle de bains. Mes pieds inondent le parquet de peuplier, ce bois qu’il ne faut surtout pas laver, encore moins mouiller. La moindre goutte peut laisser une auréole à jamais… Je m’en fiche ! Une angoisse sourde me saisit à la gorge. J’avance d’un pas de plus vers la cuisine ouverte, avant de me statufier.

L’empreinte de mes pieds s’imprimera à jamais sur les planches de bois brut. Je suis incapable de bouger. Incapable de fixer autre chose que la table de la cuisine, vide. Que la guitare sagement rangée sur son portant.

Esteban n’est pas rentré.

Je me retiens de crier. Je me persuade qu’il s’agit d’une blague, j’ouvre une à une les portes de nos deux chambres, de nos placards, des W-C, je me penche sous les lits, je grimpe sur un tabouret pour regarder au-dessus de la penderie, je manque de tomber, je m’en moque, j’ouvre à nouveau les portes de chaque meuble, du frigidaire, du four, je commence à délirer, mon cœur est proche d’exploser, je sais reconnaître les débuts d’une crise d’angoisse.

Où peut être Esteban ? Aujourd’hui ! Le jour précis de son…

J’ai soudain une idée !

 

Je me précipite dans la salle de bains. J’ignore comment il a pu faire, mais Esteban est malin ; il a pu attendre que je sorte de la douche pour aller s’y cacher. Ou plus sûrement encore, y chercher ce que j’y ai caché ! Je m’accroupis en retenant mon souffle, j’ouvre le meuble bas sous le lavabo.

Il est là…

Son cadeau d’anniversaire ! Une guitare-lyre, un instrument rare dont Esteban a rêvé tant de fois devant la vitrine d’Atlantic Guitar : un son de rock électrique et une forme d’instrument antique. Esteban n’aurait jamais osé imaginer que sa maman pourrait lui…

Je coupe net le fil de mes pensées.

Esteban n’est pas là !

Esteban n’a pas cherché à trouver son cadeau. Esteban n’est nulle part dans l’appartement. Esteban n’est pas rentré.

Ça ne lui est jamais arrivé !

Je consulte ma montre, les yeux troublés, à mon poignet tremblant. Je l’ai laissé il y a plus de vingt-cinq minutes maintenant. Il lui en faut moins de trois pour se rendre à la boulangerie, payer, rentrer…

Ma serviette tombe sans même que j’aie à la dénouer. J’enfile le premier bout de tissu que je trouve, un long tee-shirt qui traîne au pied du lit, et je dévale les escaliers. Je traverse la rue Etchegaray, puis la rue Saint-Jacques. La plupart des commerces sont fermés, seuls quelques couples d’octogénaires se promènent dans les rues piétonnes. Je les croise sans qu’ils aient le temps de tourner la tête, à peine celui d’apercevoir la forme de mes fesses sous mon tee-shirt trop court et de se demander s’ils n’ont pas rêvé.

Je pousse à la volée la porte vitrée du Fournil de Lamia et la retiens in extremis avant qu’elle ne vole en éclats.

— Vous n’avez pas vu mon fils ?

Je ne prends pas le temps d’observer s’il y a d’autres clients. La boulangère fixe mon visage de fantôme épouvanté, trop surprise pour vérifier si je porte un suaire.

— Non… Non, pas ce matin, madame Libéri. Mais…

Je suis déjà repartie. La plage est à moins d’une minute. Quarante secondes chrono, au galop, même dans mon état. Une grand-mère devant moi gare son chien, un grand-père range sa canne. Je parviens essoufflée au Toki Goxoa. Des touristes attablés prennent le petit déjeuner sur la vaste terrasse de bois qui domine la plage. Je continue, je vise un petit point rouge, droit devant.

Ma cible. Mon espoir.

A chaque foulée de ma course folle, des nuages de sable s’envolent, asphyxiant les rares touristes que je rase.

Je m’arrête enfin.

La cape de Superman est là, devant moi, étalée sur la plage, aussi chiffonnée que quand Esteban l’a laissée tomber, il y a près d’une demi-heure maintenant.

Le sweat du Biarritz Olympique gît lui aussi, à côté. Esteban ne l’a pas enfilé.

Mon regard tente d’embrasser toute la plage, tout l’océan, de la digue aux Chevaux jusqu’aux remparts du fort de Socoa, puis se fixe sur d’éventuelles traces dans le sable, devant moi, sous mes pieds, mais je ne distingue que des monticules ridicules que le vent a déjà déplacés cent fois.

Aucune trace d’Esteban !

Les rouleaux géants de la mer déchaînée grondent devant moi, mordent la plage à défaut de pouvoir dévorer la ville. Je ne veux pas y croire, je ne veux pas les regarder, je veux me tourner vers les façades blanches des maisons, les colombages sang-de-bœuf tracés au carré, les jardinières fleuries sous les volets, les boutiques de spécialités alignées, les touristes fortunés, chercher un chien avec qui Esteban aurait pu vouloir jouer, une fille ou un garçon de son âge, le moindre château de sable, la moindre bouée, mais mes yeux sont aimantés par l’océan.

Les rouleaux dépassent les trois mètres maintenant.

J’entends mes dix mots de recommandation cogner dans ma tête.

Pas aujourd’hui, mon grand. Il y a trop de vagues !

Je les entendrai toute ma vie.

Jamais ! Jamais Esteban ne m’aurait désobéi.

– 2 –
— Votre fils porte un short de bain ? C’est bien cela ?

Les deux policiers se tiennent devant moi. Le premier me fixe sans ciller de ses yeux sépia, immobiles, comme peints sur du verre. Ils ne clignent qu’à intervalles irréguliers, après un long regard figé. Je ne connais pas la couleur des yeux du second, il ne les a pas levés depuis que je suis entrée, entièrement occupé à prendre des notes, à la vitesse d’une mitraillette, dès que j’ouvre la bouche.

— Oui. Juste son maillot. Son sweat et sa serviette étaient encore sur la plage.

Les yeux du lieutenant se sont à nouveau bloqués. A côté de lui, les doigts du greffier crépitent sur le clavier.

— Un short de bain bleu, donc ? enchaîne le lieutenant sans cesser de me fixer de son regard aveugle.

J’essaye de faire le plus court, et le plus précis possible. Je sais qu’en ce moment même, les pompiers ratissent la plage, et que le lieutenant Lazarbal a prévenu les secours en mer. Trois Zodiac longent la côte, malgré le vent et les rouleaux.

— Indigo plutôt.

— Indigo ?

Le crépitement du clavier a brusquement cessé. Je devine que le greffier cherche une photo de la couleur indigo. Quel temps perdu ! J’ai déjà parlé de la couleur de ce maillot à au moins cinq types en uniformes différents. Je crie presque.

— Oui, indigo ! Ce n’est pas sorcier. Un bleu tirant vers le violet !

Lazarbal cligne trois fois des yeux, signe sans doute d’un état d’excitation profonde, avant de bloquer à nouveau son regard sur moi.

— OK, madame Libéri. Un maillot indigo. A part la couleur, y a-t-il un autre détail qui pourrait nous aider ?

Je dois garder mon calme. Je me le suis promis. Plus de vingt sauveteurs sont à la recherche d’Esteban. Ces hommes font leur travail du mieux qu’ils le peuvent, je dois m’en persuader. Je dois collaborer. Répondre encore et encore. Répéter. Espérer.

— Sur la jambe gauche de son short, un motif, une petite baleine, blanche.

Le clavier du greffier se remet à crépiter. Les yeux de Lazarbal semblent pour la première fois s’animer, alternant rapides et lents mouvements de paupières. Peut-être qu’ils parlent en morse et appellent au secours ? Ou qu’au contraire ils me transmettent un message subliminal rassurant.

— Ne vous inquiétez pas, madame Libéri. Les secours disposent d’une photo de votre fils. Ils connaissent leur métier. Nous allons essayer de réfléchir calmement. Reprenons, votre fils a… dix ans ?

— Oui… C’est son anniversaire aujourd’hui…

Les yeux de Lazarbal sont à nouveau bloqués en mode caméra fixe.

— Dix ans donc, précisément.

Je n’aime pas la façon dont il fait traîner son « précisément ». Qu’est-ce qu’il sous-entend ? Que la coïncidence le surprend ? Quel rapport peut-il y avoir entre la disparition d’Esteban et son anniversaire ?

— Dix ans, répète le lieutenant. Excusez-moi, madame Libéri, mais ce n’est pas un peu jeune pour le laisser seul sur une plage ?

J’aboie plus que je réponds. A en couvrir le tango des doigts du greffier.

— J’habite rue Etchegaray, à cent mètres de la plage. Toutes les routes sont piétonnes. Esteban est habitué. C’est un enfant mûr pour son âge. Calme. Responsable.

Les yeux de Lazarbal sont vides. M’a-t-il seulement écoutée ? Est-il seulement là pour m’aider ? Est-ce qu’il n’a pas déjà commencé à instruire mon procès ?

— Votre fils est-il un bon nageur ?

Je le vois venir, ce salaud de gradé ! Je ne vais pas rentrer dans son jeu. Le greffier va pouvoir tout écrire, en majuscules et en caractères gras.

— ESTEBAN N’EST PAS ALLÉ NAGER. JE LUI AI INTERDIT ! MON FILS NE S’EST PAS NOYÉ. IL A… IL A ÉTÉ ENLEVÉ !

Les yeux morts de Lazarbal ne me contredisent pas. Un point pour eux.

— La noyade de votre fils n’est qu’une hypothèse, madame Libéri. On doit toutes les envisager pour l’instant. Même si…

« Même si quoi ? » hurle une voix dans ma tête.

— Même si la plage était loin d’être vide ce matin. On a dénombré plus de trente témoins potentiels. Sans compter les touristes à la terrasse du Toki Goxoa qui prenaient leur petit déjeuner. Vous venez de me confirmer que votre fils est intelligent, obéissant. Il n’aurait pas suivi un inconnu sans se défendre, et s’il s’était défendu, quelqu’un l’aurait vu, ou entendu.

« Quelqu’un l’aurait vu… ou entendu », je me contente de répéter dans ma tête les arguments imparables du lieutenant Lazarbal. Mon crâne semble sonner aussi creux que son regard vitreux.

— On a interrogé chaque touriste sur la plage, insiste le policier. Personne n’a vu votre fils quitter la plage, ou suivre un inconnu.

— Personne ne l’a vu aller se baigner non plus !

Lazarbal a réagi. Trois brefs battements de paupières, deux plus longs. Ses yeux osent un mouvement vers l’écran du greffier, avant d’à nouveau s’immobiliser.

— Vous avez raison. Les premiers témoins étaient à plus de cent mètres et n’avaient aucune raison de surveiller votre fils. En fait personne ne se souvient de rien, même pas de sa présence sur la plage. On ne se fie qu’à votre témoignage.

Connard !

— Et sa serviette ? Son sweat-shirt ?

Lazarbal lève doucement la main, comme un flic sur le bord de la route qui demande à un conducteur un peu trop nerveux de calmer le jeu.

— Personne ne met en doute votre parole, madame Libéri. Bien au contraire. On a effectivement retrouvé sa serviette et son pull, à l’endroit précis où vous l’avez quitté. Tout semble donc indiquer qu’il… (Les yeux de Lazarbal trahissent enfin un frisson d’inquiétude, un tremblement de bas en haut qu’il ne parvient pas à contrôler.) Qu’il vous a désobéi. Que… Que dès vous avez eu le dos tourné, il a filé droit vers l’océan.

— NON !

Caractère maximal, greffier ! En très gras et souligné, tu peux y aller !

Je répète en haussant encore le ton.

— NON ! Je suis certaine que NON ! Je connais Esteban. Nous sommes le jour de son anniversaire. Il était impatient de rentrer, de recevoir son cadeau. Il ne m’aurait jamais désobéi, encore moins aujourd’hui. Il s’est forcément passé autre chose !

Les yeux fixes de Lazarbal m’exaspèrent. Dans un furtif et stupide réflexe professionnel, je me dis qu’il possède peut-être une vision tubulaire, un handicap oculaire qui occulte la vision périphérique, c’est ce qui explique qu’il est enfermé dans un bureau et pas sur le terrain, à chercher mon fils, comme les autres flics.

— Si je vais dans votre direction, madame Libéri, si on admet l’hypothèse que votre fils a été enlevé, il connaissait obligatoirement son ravisseur, il l’a suivi avec confiance. Avez-vous la moindre idée ? Un proche ? Un parent ? Son… Son père ?

— Esteban n’a pas de père ! Je suis une mère célibataire. Et si vous voulez tout savoir, ce n’est pas un accident, lieutenant, c’est mon choix.

Ses yeux de trotteur équipé d’œillères ne me jugent pas, c’est déjà ça. Ou s’en foutent. Sa main attrape à tâtons une liasse de feuilles sur le côté, sans que ses yeux ne bougent d’un millimètre. Il a peut-être au contraire une vision périphérique hyperdéveloppée. Comme tous les prédateurs…

— Qui, alors ? demande Lazarbal.

— Je ne sais pas.

Il étale une pile de clichés devant moi.

— On vérifiera. On cherchera. On a déjà récupéré une dizaine de photos. Principalement auprès des clients du Toki Goxoa. Vous êtes souvent dessus. Elles ont presque toutes été prises quand vous êtes revenue chercher votre fils.

Mon regard glisse sur les photos, mon tee-shirt trop court, mes cuisses nues. Est-ce que lui aussi mate mon cul, avec son regard de faucon pèlerin, tout en gardant ses yeux plantés dans les miens ? Qu’il se régale ! Qu’il les étale s’il veut, les clichés sordides de ces mateurs attablés, pourvu qu’on retrouve mon 

fils. Le greffier, moins discret, ne peut pas s’empêcher de tourner la tête, mais Lazarbal range aussitôt les photos.

— On va faire des agrandissements, précise le policier, et on va vous demander de toutes les examiner, au cas où vous reconnaîtriez quelqu’un. On a également récupéré quelques clichés de la plage juste avant que vous y retourniez, mais Esteban ne se trouve sur aucun. Personne ne l’a croisé non plus dans les rues de Saint-Jean-de-Luz. En l’absence d’autres éléments, l’hypothèse majeure reste donc la…

Tu peux en défoncer les touches de ton clavier, greffier.

— ESTEBAN NE S’EST PAS NOYÉ ! Combien de fois devrai-je vous le répéter ? Regardez sur vos photos, agrandissez, vous verrez qu’Esteban a laissé sa serviette, son sweat, et deux espadrilles. D’ailleurs, où sont-elles, ses espadrilles ? Esteban n’est pas allé se baigner avec !

Je veux me raccrocher à cet espoir, à n’importe quel espoir, tout sauf me résoudre à imaginer le corps de mon enfant emporté par l’océan.

— Je suis désolé, madame Libéri, j’ai l’air d’un monstre à envisager ainsi le pire, mais votre fils a pu s’approcher de la mer avec des espadrilles, les laisser au bord de l’eau et les vagues les ont ensuite emportées. Plus simplement, quelqu’un a pu les ramasser…

— Et n’aurait pas touché ni au pull, ni à la serviette ?

— C’est possible. Elles peuvent aussi avoir été enterrées dans le sable, quelque part. On cherchera.

Le greffier a cessé depuis longtemps de crépiter, comme si mes arguments ne l’intéressaient pas, comme s’il avait déjà tapé toutes les réponses que Lazarbal lui avait soufflées. Il me reste un dernier argument, pourtant.

Celui qui me permet de ne pas sortir en courant, me précipiter droit vers l’océan, me laisser moi aussi dériver par le courant.

— Le sweat, du Biarritz Olympique, il n’a pas de poche.

— Quoi ?

— Son short de bain non plus n’a pas de poche.

Pour la première fois, les yeux de Lazarbal sont parfaitement réveillés. Ils se mettent à papillonner telles des abeilles affolées.

— Et alors ?

— J’ai donné une pièce de 1 euro à Esteban, comme chaque matin, pour qu’il aille au Fournil de Lamia. S’il était allé se baigner, il l’aurait forcément laissée sur la plage. On ne se baigne pas avec une pièce serrée dans son poing ! Je n’ai trouvé aucune pièce sur la serviette, ni sur le sable, ni dans un cercle d’un mètre autour.

— On cherchera, madame Libéri. On passera toute la plage au tamis, je vous le promets.

— Je ne vous ai pas attendu, lieutenant ! J’ai déjà fouillé. Et je vais continuer.

En priant, en priant si fort, de ne pas la retrouver.

Si je ne la retrouve jamais, c’est qu’Esteban n’est pas allé se baigner. C’est qu’il serre toujours cette pièce de 1 euro, quelque part, dans son poing.

Trouver cette pièce, c’est le condamner ; la chercher, c’est espérer…

*
* *

Je l’ai cherchée, toutes ces années.

J’ai espéré, toutes ces années.

Je ne les ai jamais retrouvés.

Ni la pièce.

Ni Esteban.

................................................

Dix ans plus tard
– 3 –
Le sable de la plage de Saint-Jean-de-Luz, presque blanchi par le soleil, glisse entre mes orteils. Je fais un pas et je m’arrête. J’essaye de choisir un repère, la digue aux Chevaux, le bar Toki Goxoa, et j’enfonce mon pied, le plus profondément possible, avant de le relever et de provoquer une minuscule cascade de grains fins. Un nouveau pas, je recommence.

Qu’est-ce que je cherche ?

Qu’est-ce que j’espère ?

Esteban a disparu depuis si longtemps. Dix ans, très exactement.

— Laisse tomber, fait derrière moi la voix de Gabriel.

Je ne prends pas la peine de me retourner, de lui offrir un sourire.

Esteban aurait eu vingt ans aujourd’hui.

— Regarde, poursuit Gabriel. On vient d’arriver et le vent efface déjà nos pas.

Il a raison, comme toujours. Rien n’a changé depuis dix ans. Le même vent balaye la plage de Saint-Jean-de-Luz, les mêmes ikurriñak flottent sur la jetée, les mêmes surfeurs défient les mêmes rouleaux, les mêmes serveurs servent les mêmes cafés, les mêmes touristes, rares, se partagent la plage. Et pourtant, aucun détail n’est identique, aucune vague n’est la jumelle parfaite de la précédente, aucun nuage n’arrête jamais sa course, aucun des figurants de cette scène ne cesse de vieillir.

 

Gabriel s’avance, entoure ma taille, m’embrasse dans le cou. Je regarde nos deux ombres s’étirer sur le sable, collées, serrées, tels ces couples enlacés dans les vieux films en noir et blanc.

Le décor est idyllique pour une promenade matinale romantique.

Je me dégage déjà, pourtant.

Je suis désolée, Gabriel, je te le promets, il y aura d’autres matins plus magiques.

Esteban aurait vingt ans aujourd’hui.

Esteban aurait été un étudiant brillant, Esteban aurait eu le bac avec mention et on l’aurait fêté en tête à tête dans le plus grand restaurant de la côte basque, aux Jardins de Bakea peut-être, Esteban aurait été champion de natation, les années lui auraient sculpté un corps d’athlète, Esteban aurait continué de jouer de la guitare, Esteban aurait sûrement laissé pousser ses cheveux blonds, Esteban m’aurait pris la main, sur cette plage, le jour de son anniversaire, et j’aurais été tellement fière.

Tu me prends la main, Gabriel. Je ne la lâche pas.

C’est la première fois que je reviens sur la Grande Plage.

J’ai eu besoin de partir, il y a dix ans, quand la police a abandonné les recherches, un mois après la disparition d’Esteban. Loin, très loin. J’ai ouvert un cabinet face à une autre mer, plus froide, moins sauvage, à Etretat, entre deux falaises.

J’ai eu besoin de tout reconstruire. Gabriel partage ma vie depuis presque tout ce temps.

J’ai eu besoin de revenir, après dix ans.

La main de Gabriel est forte, chaude, solide… et vide. Elle ne serre qu’une branche morte. Cinq doigts de bois.

Je me souviens de chacune de mes pensées, ce matin du 21 juin 2010, avant de laisser Esteban seul sur la plage.

Aucun homme ne pourra jamais se mettre entre nous deux. Je dois garder une place vide dans mon lit, pour Esteban, quand il me rejoint à l’aube. Jamais aucun amant ne pourra me réveiller un matin avec un je t’aime aussi cristallin.

Plus jamais Esteban ne me rejoindra à l’aube. C’est Gabriel qui désormais occupe la place vide dans mon lit, mais aucun de ses je t’aime au réveil n’aura jamais la force de ceux d’Esteban.

Gabriel m’embrasse encore, avec délicatesse.

Ni aucun de ses baisers, même s’ils me font tellement de bien, ce matin.

J’ai proposé à Gabriel de revenir avec moi, à Saint-Jean-de-Luz, pour une semaine, sans rien lui cacher de ce que je revenais déterrer. Il a tout de suite accepté. J’ai réservé une chambre à l’hôtel de la Caravelle, près de mon ancien appartement. La plus belle, aux dimensions d’une suite nuptiale, pour faire plaisir à Gabriel. J’ai les moyens, je gagne bien ma vie et je n’ai presque aucune envie.

Je continue de laisser traîner mes pieds dans le sable, de le fouiller stupidement, comme si j’imaginais, dix ans après, découvrir une pièce de 1 euro. Celle qu’Esteban aurait abandonnée, avant de courir vers l’océan, pour s’y noyer. Comme si j’espérais en finir enfin avec le mystère. Avec les milliers de questions sans réponses. Avec les équations aux inconnues jamais résolues.

Que s’est-il passé, sur cette plage, ce matin du 21 juin 2010 ?

Gabriel lâche ma main, enroule à nouveau son bras autour de ma taille. Nous marchons ainsi, côte à côte, accrochés.

La plage est longue, plus d’un kilomètre, et nous progressons lentement. Gabriel ralentit souvent pour m’embrasser. Je me contente d’accepter, de ne pas paraître trop distante, de me forcer à admirer son envoûtant regard sombre, ses cheveux bruns, sa peau qui reste bronzée même dans l’hiver normand.

Aucun homme ne pourra jamais se mettre entre nous deux.

Jamais je n’aurais cru que quelqu’un puisse remplacer Esteban. D’ailleurs, Gabriel ne le remplace pas ! Il se contente d’occuper la place vide. Il a tout accepté, mes douleurs, mes changements d’humeur, mes pleurs, mes peurs, ne voir jamais aucun ami, seulement un psy, mes silences, mes séances. Il m’a empêchée de devenir folle. Sans se plaindre, sans poser de questions, il s’est contenté de réclamer un peu de tendresse, quelques caresses. Comme un gentil et joli animal de compagnie.

Je suis désolée, Gabriel, je peux être tellement cruelle.

 

Nous marchons au hasard, je fixe au bout de la baie les remparts du fort de Socoa, la tour ronde qui le surplombe, les barques colorées qui clapotent à ses pieds. De la distance où je l’observe, on croirait davantage un château en Lego qu’une forteresse imprenable.

Les rares personnes qui nous connaissent, Gaby et moi, pensent que je suis la plus forte. Ne suis-je pas le docteur Maddi Libéri ? Celle qui force l’admiration ? Celle qui a su reconstruire sa vie, alors que Gabriel renvoie l’image d’un poète, un peu fantasque, un peu rêveur, un peu glandeur.

C’est pourtant tout l’inverse. Les gens ne comprennent rien. Depuis toutes ces années, c’est Gabriel qui me soutient.

*
* *

Je le vois d’abord de loin.

Je ne distingue qu’une tache de couleur, indistincte, sur la plage déjà saturée de soleil. Les touristes sont encore rares, si tôt le matin. Je n’en compte qu’une cinquantaine : quelques couples, quelques joggeurs, quelques promeneurs de chiens, quelques familles.

Je m’approche, entraînant Gabriel. Mètre après mètre, la tache devient plus nette, la couleur plus précise.

Un maillot, indigo.

Je ne ressens encore que quelques picotements. Depuis dix ans, chaque fois que je mets les pieds sur une plage, de sable ou de galets, chaque fois que je contourne des serviettes étalées, que j’évite des ballons lancés, des éclaboussures, des rires d’enfants qui courent se baigner, mon cœur se tord de la même douleur. Et je ne peux pas me retenir de suivre les silhouettes des garçons de dix ans, trop maigres dans leur short de bain flottant, ni empêcher mon cœur de s’emballer quand j’aperçois l’un d’eux porter un maillot bleu. J’ai été foudroyée dix fois, cent fois, de cette douleur, sur les plages d’Etretat, de Deauville, de Cabourg ou de Honfleur.

Je lâche la main de Gabriel.

J’approche de la digue du Port. Un groupe de jeunes adultes improvise un volley. Les garçons sont musclés, les filles élancées, douées, le ballon ne tombe jamais.

Gabriel est resté à les regarder, je continue d’avancer.

Mes picotements deviennent des piqûres de dards empoisonnées.

Je distingue désormais parfaitement l’enfant au maillot indigo, même s’il me tourne le dos.

Il a une dizaine d’années. Il a posé sa serviette à côté de celle de sa mère, une femme blonde d’une trentaine d’années, très fine, sans fesses ni poitrine.

Mes pensées s’affolent mais je tente de me raisonner.

Des maillots indigo, portés par un garçon de dix ans, j’en ai sans doute déjà croisé, j’en croiserai encore. Une voix sceptique dans ma tête n’est pourtant pas satisfaite.

Certes, n’importe quelle boutique vend des maillots de cette couleur, mais en croiser un aujourd’hui, le jour précis où…

Je retiens un cri.

Le garçon s’est assis sur sa serviette, je ne vois toujours pas son visage, mais je peux observer ses jambes repliées, le short de bain qui tombe sur ses cuisses…

Le motif…

Imprimé sur le tissu indigo, jambe gauche.

 

Une petite baleine blanche.

Les dards qui lardent mon cœur deviennent des poignards.

Le maillot que porte ce garçon est le même que celui d’Esteban, il y a dix ans !

Combien de chances y a-t-il qu’une telle coïncidence se produise, ici, aujourd’hui ? Je tente de réfléchir rationnellement pour ne pas basculer dans le gouffre qui s’ouvre devant moi. Bien entendu, des centaines, sans doute des milliers de maillots strictement identiques à celui-ci sont portés par des centaines, des milliers de garçons.

Mais ici ? Aujourd’hui ?

Gabriel ne m’a pas rejointe, il doit être resté à mater les volleyeuses. Qu’il fasse ce qu’il veut, je ne vais pas être jalouse de gamines qui ont trente ans de moins que moi.

J’aime autant qu’il ne soit pas là. Ne pas avoir à lui expliquer que je veux encore m’approcher de ce garçon et de sa mère, et tant pis si mes jambes n’arrivent plus à me porter.

Je ne veux pas qu’il voie mes mains se tétaniser. Je ne veux pas qu’il me voie, hypnotisée par les cheveux blonds ébouriffés du garçon sur la serviette, par ses jambes maigres, par son squelette de crevette.

Je suis désormais suffisamment près, moins de dix mètres derrière eux, pour les entendre.

— On va se baigner ? Maman ?

Sa mère ne lui répond pas. Elle se contente d’ouvrir un magazine.

La suite se déroule au ralenti. Le garçon tourne doucement la tête, pour supplier sa mère.

 

Il ne me remarque pas, je n’existe pas pour lui.

Moi je ne vois que lui.

Je reconnais chaque trait de son visage, chaque pli de son sourire, chaque étoile bleue de ses iris, chaque courbe de son front à son menton, chaque fossette, chaque cil, chaque proportion, chaque expression.

C’est lui !

Ce n’est pas un enfant qui lui ressemble, ce n’est pas un sosie.

C’est mon Petit Prince !

C’est Esteban.

Peu importe s’il aurait vingt ans aujourd’hui, peu importe si ça n’a aucun sens, si le croire n’est que pure folie.

Je sais que c’est lui.

*
* *

Le garçon au maillot indigo s’installe chaque matin sur la plage de Saint-Jean-de-Luz. Entre la digue du Port et la terrasse du Toki Goxoa. Toujours au même endroit. Toujours avec sa mère.

Je suis assise huit mètres derrière lui. Je m’approche petit à petit, mètre après mètre, avec la patience qu’il faut pour apprivoiser un oiseau.

Ni lui ni sa mère ne m’ont remarquée. Sa mère est toujours plongée dans un livre ou un journal, et le regard du garçon, quand il s’aperçoit de ma présence, me traverse comme si j’étais transparente, comme si je n’étais qu’un être de poussière. Comme si le sablier de ma vie avait été retourné, que mon Petit Prince était bien vivant et que c’était moi le fantôme.

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Bio;

 

DE MICHEL BUSSI Né à : Louviers, Eure , le 29/04/1965.

AUX PRESSES DE LA CITÉ
Nymphéas noirs, 2011. Prix Polar Michel Lebrun 2011, Grand Prix Gustave Flaubert 2011, Prix Polar méditerranéen 2011, Prix des lecteurs du festival Polar de Cognac 2011, Prix Goutte de Sang d’encre de Vienne 2011, Prix Segalen des lycéens 2017

Un avion sans elle, 2012. Prix Maison de la Presse 2012, Prix du Roman populaire 2012, Prix du Polar francophone 2012, Prix du meilleur polar traduit, Oslo, Norvège, 2016

Ne lâche pas ma main, 2013

N’oublier jamais, 2014. Prix du talent littéraire normand 2016

Gravé dans le sable (nouvelle édition d’Omaha Crimes, Prix Sang d’encre de Vienne 2007, Prix littéraire du premier roman policier de Lens 2008, Prix des lecteurs Ancres noires du Havre 2008), 2014

Maman a tort, 2015

Le temps est assassin, 2016

On la trouvait plutôt jolie, 2017

Sang famille (nouvelle édition), 2018

J’ai dû rêver trop fort, 2019

Tout ce qui est sur terre doit périr – La Dernière Licorne, 2019

Au soleil redouté, 2020

Rien ne t’efface, 2021

Michel Bussi est un écrivain et politologue.

Spécialiste de géographie électorale, il est professeur de géographie à l'Université de Rouen, où il a dirigé jusqu'en 2016 une UMR du CNRS. Comme chercheur universitaire, il publie depuis une vingtaine d’années des articles et ouvrages scientifiques.

Son premier roman, "Code Lupin", s'est vendu à plus de 7 000 exemplaires et a ensuite été publié en feuilleton, pendant 30 jours lors de l'été 2010 par le quotidien "Paris Normandie". Son deuxième roman, "Omaha crimes", a obtenu le prix Sang d'encre de la ville de Vienne en 2007, le prix littéraire du premier roman policier de la ville de Lens 2008, le prix littéraire lycéen de la ville de Caen 2008, le prix Octave-Mirbeau de la ville de Trévières 2008 et le prix des lecteurs Ancres noires 2008 de la ville du Havre, devant les meilleurs auteurs de polar de l'année.

Il publie en 2008 son troisième roman, "Mourir sur Seine" qui a obtenu en 2008 le prix du Comité régional du livre de Basse-Normandie (prix Reine Mathilde).
En 2010, il participe au recueil de nouvelles "Les Couleurs de l'instant" publié dans le cadre du festival Normandie Impressionniste, avec une longue nouvelle, "T'en souviens-tu mon Anaïs?".
Son roman "Nymphéas noirs" (2011) remporte notamment le prix des lecteurs du festival Polar de Cognac, le prix du polar méditerranéen (festival de Villeneuve-lez-Avignon), le prix Michel Lebrun de la 25e heure du Mans, le prix des lecteurs du festival Sang d'Encre de la ville de Vienne ("gouttes de Sang d'encre"), le Grand prix Gustave Flaubert de la Société des écrivains normands, devenant ainsi le roman policier français le plus primé en 2011.
Salué par Gérald Collard comme le polar de l'année, "Un avion sans elle" (2012) est récompensé par le prix Maison de la presse 2012, le prix du roman populaire 2012 et le prix du meil